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À l’occasion de la sortie de son ouvrage Les perturbateurs endocriniens – Une bombe à retardement pour notre santé, aux éditions Larousse, Isabelle Doumenc nous livre quelques éclaircissements sur ces indésirables qui envahissent notre quotidien et dont, finalement, nous savons encore peu de choses.

Isabelle Doumenc est naturopathe, spécialisée dans les questions de pollution, principalement les perturbateurs endocriniens et leur impact sur la nutrition et la santé. Elle fait de la prévention auprès des femmes enceintes et participe également à des formations auprès des personnels médicaux.

On entend souvent parler des perturbateurs endocriniens sans pour autant savoir toujours très bien les cerner. Comment les définiriez-vous ?

Ce sont des molécules chimiques que l’on rencontre dans toutes sortes de denrées car elles font partie de leur processus de fabrication. Ces molécules se retrouvent aussi dans les aliments ou l’eau car elles contaminent les sols et arrivent ainsi dans la chaîne alimentaire. L’air intérieur de nos domiciles et/ou bureaux en contient également, par émanation de différents objets ou équipements de notre quotidien qui en sont composés. Il s’agit d’une pollution invisible, qui n’en est pas moins présente dans notre quotidien.

Comment ces perturbateurs ont-ils été découverts ?

Cette découverte est récente. Elle remonte aux années 1960-1990. Rachel Carson, une biologiste américaine, voulait comprendre la raison de la disparition d’une race d’aigles, vivant près des grands lacs nord-américains. Ces animaux s’accouplaient moins et produisaient des coquilles d’oeufs trop fines, qui se cassaient lors de la couvaison. Elle va mettre en lumière le lien avec un pesticide, le DDT. Après ruissèlement dans les eaux, ce pesticide est transmis à la chair des poissons, qui sont ensuite consommés par les aigles balbuzards. La biologiste a aussi identifié les dérèglements hormonaux induits par cette molécule. C’est seulement 30 ans plus tard, grâce à l’accumulation de preuves par d’autres scientifiques, dont Theo Colborn, que l’expression « endocrine disruptor » (perturbateur endocrinien) voit le jour. Lors de la conférence de Wingspread en 1991, les scientifiques insistent sur les risques pour la santé humaine de ces perturbateurs endocriniens : atteinte de la fertilité, de la survie et de l’intelligence humaine. Leur « appel de Wingspread » souligne les dangers liés à l’exposition foetale, qui peut déclencher l’apparition de maladies plus tard dans la vie ou dans la descendance du foetus. Ils n’avaient juste pas imaginé le nombre de molécules qui seraient impliquées !

Quelles sont les personnes qui peuvent être affectées par ces dernières ?

Le foetus est le plus vulnérable car le développement embryonnaire est orchestré par les hormones. Si une information hormonale n’arrive pas au moment prévu, ou bien est déformée par l’action des perturbateurs endocriniens, un dérèglement irréversible peut s’inscrire dans l’organisme du foetus. Les impacts pourront être délétères sur la santé de l’enfant ou sur sa descendance. C’est une des particularités des perturbateurs endocriniens : les dérèglements se transmettent d’une génération à l’autre. La femme enceinte est donc à préserver au maximum de cette pollution. La contamination de son bébé se déroule de façon invisible par son exposition à la vie quotidienne : manger, boire, respirer, se maquiller, se laver, décorer l’appartement, peindre la future chambre de bébé…

Les éviter, est-ce un principe de précaution ou l’écartement d’un danger réel ?

C’est une nécessité. Le consensus scientifique sur les risques pour la santé est largement étayé. Des médecins au niveau international, gynécologues et endocriniens, alertent sur l’influence de ces substances dans la recrudescence de l’obésité, du diabète, des troubles de la reproduction, des cancers et des troubles hormonaux et neuro-développementaux, et dans la détérioration des facultés intellectuelles (baisse du QI).

Que répondez-vous à ceux qui affirment « si c’était dangereux, cela ne serait pas autorisé » ?

Cette affirmation ne prend pas en compte la relative « nouveauté » de cette pollution ni, surtout, ses spécificités. Les perturbateurs endocriniens polluent différemment le corps humain que les autres molécules chimiques identifiées jusqu’à ce jour. Cela signifie que les méthodes actuelles de protection, comme le calcul de la dose journalière admissible (DJA), sont obsolètes vis-à-vis des perturbateurs endocriniens. Ces molécules sont utilisées dans tous les secteurs industriels. Les enjeux économiques des perturbateurs endocriniens sont donc énormes. Les sceptiques auront toujours beau jeu de semer le doute. Rappelez-vous l’amiante, le tabac, le plomb. Là aussi, les semeurs de doute ont retardé pendant de nombreuses années la prise de décisions, pourtant indispensables à la protection de la santé.

Le fait qu’ils existent dans notre environnement en faible quantité ne suffit-il pas à écarter tout danger ?

Au contraire, cela fait partie d’une des 3 spécificités d’action de ces polluants : ils sont plus nocifs à faible qu’à forte dose. Ainsi, pour le bisphénol A (présent dans les plastiques et revêtements intérieurs de boîtes de conserves, canettes), qui crée, entre autres, des cancers du sein, la dose à laquelle il causait des dommages était 2 fois inférieure à celle autorisée par l’Europe. Ce constat a été effectué en 2005. Il a fallu 10 ans pour que l’Europe diminue sa DJA. Aux yeux de l’Anses, l’agence de sécurité sanitaire française, elle n’est pas encore assez basse pour vraiment préserver des risques de modification de la glande mammaire.

Dans quels types de produits trouve-t-on des perturbateurs endocriniens ?

Dans tous types de marchandises, sauf certaines en bio car les molécules y sont interdites. C’est le cas pour l’alimentation, les cosmétiques, produits ménagers, vernis, jouets, certaines peintures, le linge. Dans ceux qui ne sont pas garantis par ces labels bio, les perturbateurs endocriniens sont partout. Ce sont les pesticides dans les aliments, les résidus de dioxine, de PCB ou de métaux lourds comme le mercure dans les poissons, des conservateurs, antibactériens, filtres anti-uv ou émollients dans les cosmétiques, des retardateurs de flamme bromés dans les tissus, canapés, écrans d’ordinateurs, écrans télé, vêtements, peluches pour enfants, etc.

Comment les reconnaître ?

On ne peut pas, ils sont invisibles. En lisant les étiquettes, vous pouvez repérer des molécules considérées comme perturbateurs endocriniens, dans les cosmétiques par exemple. Ou en vous fiant aux bons labels bio, vous saurez qu’ils sont exclus des articles que vous choisissez. Tous les labels bio ne se valent pas. Je les ai tous étudiés pour le livre, des cosmétiques à l’alimentation en passant par les produits ménagers, couches pour enfant ou linge de maison. J’indique les différences de niveau de protection label par label.

Qu’appelle-t-on « l’effet cocktail » ? Quels sont ses dangers ?

L’effet cocktail, c’est l’amplification des incidences des perturbateurs endocriniens quand ils sont pris simultanément. Ainsi, une étude de l’Inserm en septembre 2015 a montré que la prise combinée de 2 molécules perturbatrices très courantes (un pesticide et une hormone de synthèse entrant dans la composition des pilules contraceptives) accentuent leurs retombées alors qu’elles sont peu perturbatrices prises séparément. Tous les jours, nous sommes soumis à une multitude de ces polluants à travers ce que nous mangeons, mettons sur notre peau ou l’air que nous respirons. Il paraît impossible de lister tous les effets cocktail des mélanges. Là encore, la méthodologie actuelle n’est pas adaptée pour nous protéger. La législation européenne étudie la dangerosité des molécules une par une, pour le calcul des DJA, sans prendre en compte ces effets cocktail.

Pourquoi l’air intérieur est-il plus pollué que l’air extérieur ? D’où provient cette pollution ?

Je ne sais pas si l’air intérieur est plus pollué que l’air extérieur, mais la pollution y est surtout différente. Celle de l’air intérieur provient des COV, c’est-à-dire des composés organiques volatils. Ces éléments sont issus des émanations de tous les éléments qui occupent notre intérieur, ainsi que des pollutions émises par nos activités (combustion en cuisine, bougie ou parfum d’ambiance, tabac). Tous les objets neufs renferment des polluants, dont certains agissent comme perturbateurs endocriniens : retardateurs de flamme bromés, PFOA (acide utilisé dans les revêtements antiadhésifs), phtalates, alkylphénols. Les objets neufs occasionnent plus d’émanations les premiers mois.

Auriez-vous quelques conseils pratiques pour dépolluer naturellement notre intérieur ?

Ouvrir ses fenêtres au moins 10 minutes par jour dans chaque pièce, s’essuyer les pieds ou se déchausser si l’on habite en zone agricole polluée, faire la chasse aux poussières qui retiennent ces composés organiques volatils à l’aide de microfibres qui attrapent les particules au lieu de les remettre en circulation dans l’air…

Existe-t-il des bons et mauvais plastiques ou sont-ils tous à bannir ?

C’est surtout l’usage que l’on a des plastiques qui est à prendre en compte. Les molécules perturbatrices endocriniennes migrent à la chaleur et dans les graisses. Vous pouvez conserver au frigo un aliment dans une boîte en plastique (qui contiendra du bisphénol A ou du phtalate), mais ne réchauffez pas l’aliment dedans. Si vous voulez conserver un plat en sauce un peu grasse, transvasez-le dans un plat en verre.

Que reproche-t-on au bisphénol A et aux phtalates. Dans quels produits les retrouve- t-on ?

Les bisphénol A provoquent des cancers du sein et des troubles de la reproduction. Les phtalates interfèrent avec la fabrication des hormones thyroïdiennes, particulièrement essentielles lors de la grossesse car elles sont responsables du bon développement cérébral du bébé. Si les hormones thyroïdiennes font défaut, l’enfant risque d’avoir des facultés intellectuelles réduites ou de développer des troubles neurocomportementaux dans sa vie. Les phtalates sont courants dans les plastiques des boîtes de nourriture fast-food, des rideaux de douche, des revêtements de sol, des voitures ou des valises, mais aussi dans les vernis à ongles ou parfums. Le bisphénol est interdit en France dans les biberons (depuis 2011) et normalement dans les contenants alimentaires depuis 2015. Il a été remplacé par du bisphénol S ou F dans les biberons notamment, qui, selon les premières études, sont aussi nocifs que le bisphénol A avec des effets similaires de perturbation hormonale sur la reproduction.

D’après-vous, faut-il arrêter de manger du poisson pour ne pas être contaminé par le mercure ?

En projet de grossesse, enceinte et en allaitement, oui, il faut vraiment cantonner sa consommation de poisson à 1 fois par semaine. Il faut privilégier les poissons gras, en alternant entre maquereau, sardine, anchois, saumon, que l’on intègre aussi à ses menus pour leur apport en oméga 3, nécessaires au bon développement du système nerveux du foetus. Cette restriction est importante car le mercure interfère avec la fixation du sélénium, un des cofacteurs indispensables à la fabrication des hormones thyroïdiennes, en plus d’avoir des répercussions neurotoxiques s’il est ingéré à haute dose. Notre corps emmagasine ces métaux lourds et nous mettons des dizaines d’années avant de les éliminer. D’où l’importance de limiter leur accumulation pour les filles jusqu’à l’âge de procréer. Néanmoins, il reste un bénéfice nutritionnel à manger du poisson malgré les polluants qu’ils contiennent pour leur apport en oméga 3, iode, phosphore et zinc. Un homme pourra manger plus de poisson qu’une femme au cours de sa vie, 2 à 3 fois par semaine, alors qu’une femme devrait s’en tenir à 2 portions hebdomadaires.

Quels conseils donneriez-vous à nos lecteurs pour protéger naturellement leur organisme des perturbateurs endocriniens ?

Les éviter au maximum dans leur quotidien, en commençant par l’alimentation, qui est le plus important vecteur de pollution. Oubliez les plats préparés et la cuisine industrielle. Achetez le plus possible de fruits et légumes bio, rééquilibrez votre budget en mangeant moins de viande et de poisson et davantage de protéines végétales, qui sont moins chères et que vous pouvez aussi choisir bio (légumineuses, soja). Pour les cosmétiques, appliquez le principe de parcimonie. Avezvous vraiment besoin de tous les produits que vous avez dans votre salle de bains ? Là aussi, rééquilibrez votre budget en achetant moins, mais en privilégiant les articles bio, avec les étiquettes les plus courtes possible, ou en préférant des molécules toutes simples pour nettoyer et nourrir sa peau, comme des eaux florales, des huiles végétales. Et pour bébé, recyclez, achetez d’occasion, récupérez meubles et vêtements de votre famille. Ils auront ainsi déjà évacué les polluants, seront sains à la fois pour bébé et pour la planète puisqu’il ne faut pas oublier que tous ces polluants ne disparaissent pas mais se fixent dans les sols, dans l’eau et finissent à nouveau dans la chaîne alimentaire ou dans l’eau du réseau.

 

Pour aller plus loin

Les perturbateurs endocriniens – Une bombe à retardement pour notre santé

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